Premier des yama, ahiṃsā est généralement traduit par « non-violence ». Mais comment pratiquer la non-violence lorsque la colère, le jugement ou le désir de riposter sont déjà là ? Les Yoga Sūtra proposent moins une injonction morale qu’un chemin pour apprendre à ne pas transmettre ce qui nous traverse.
Quelqu’un nous blesse. Une parole nous met en colère. Un enfant nous pousse à bout. Nous faisons une erreur et, presque instantanément, une voix intérieure nous traite d’incapable, de victime, et entraine des actes de vengeance ou des paroles rudes.
La violence peut être beaucoup plus discrète qu’une atteinte physique directe : dans une parole, un jugement, une façon de nous traiter nous-mêmes. Dans notre manière de vouloir avoir raison. Dans notre incapacité, parfois, à laisser l’autre être différent de ce que nous voudrions qu’il soit.
S’installer dans une attitude de non-violence, dans le sens de « ne pas ajouter de la violence à la violence déjà présente », est le premier des yama, les premiers principes sur le chemin du yoga.
C’est une invitation à commencer par regarder
où se cache la violence dans nos vies ordinaires.
Ahiṃsā, une façon d’être en relation avec le monde
Dans le chapitre des Yoga Sūtra sur la méthode et la pratique, Patañjali décrit les huit membres du yoga (attitude vis à vis du monde, attitudes vis à vis de soi, postures, respiration, retrait des sens, méditation, concentration, samadhi). Les yama, notre manière d’être en relation avec le monde, sont le tout premier pilier – sous entendu qu’ils sont soutenant et une condition pour pratiquer tout le reste. Nous avons donc tout intérêt à nous y intéresser, au risque de mener une pratique à côté de notre objectif : réduire la souffrance.
Être non violent lorsque tout va bien, que personne ne nous contrarie et que nous nous sentons en sécurité est relativement facile.
Mais qu’en reste-t-il lorsque nous sommes blessés ? Lorsque nous avons peur ? Lorsque quelqu’un franchit une limite ? Lorsque nous assistons à quelque chose que nous trouvons profondément injuste ?
Ou, tout simplement, lorsque nous sommes fatigués et que quelqu’un nous coupe la route…
La violence ordinaire
Nous sommes peu nombreux à nous considérer comme des personnes violentes. Et pourtant…
Il y a ce « quelle idiote ! » qui surgit intérieurement lorsque nous faisons une erreur.
Cette posture de yoga que nous forçons parce que nous devrions être capables d’aller plus loin.
Ce « mais arrête de pleurer, ce n’est rien » adressé à un enfant dont nous ne comprenons pas la détresse.
Cette phrase que nous savons blessante et que nous prononçons tout de même parce que l’autre vient de nous faire mal.
Cette personne que nous réduisons soudain à « un con », « une incapable », « un facho », « un gauchiste », « un privilégié »…
L’être humain disparaît peu à peu derrière ce que nous projetons sur lui.
Patañjali va d’ailleurs assez loin dans sa définition de ce qui participe à la violence. Dans le sūtra II.34, il distingue ce qui est fait par nous, ce que nous faisons faire, et ce que nous approuvons ou cautionnons.
Ne rien faire directement ne signifie donc pas nécessairement ne participer à rien.
Quels outils utiliser lorsque la colère est déjà là en soi ?
C’est probablement là que la pratique devient intéressante. Se répéter intérieurement « je ne dois pas être en colère » lorsque nous bouillonnons de rage a peu de chances de nous rendre subitement paisibles.
Cela peut même devenir une nouvelle violence : Je ne devrais pas ressentir ça.
Or les Yoga Sūtra ne nous proposent pas simplement un idéal de non-violence. Tout au long du texte apparaissent des moyens pour transformer progressivement notre relation aux mouvements du mental.
En voici quelque uns.
D’abord, les deux ingrédients principaux de la pratique du yoga : la pratique persévérante et le détachement (YS I.12 abhyāsa et vairāgya) – Il s’agit d’observer ce qui apparaît, et de volontairement ne pas se laisser emporter, de revenir à soi, au souffle, à la présence. C’est accepter de pas nécessairement suivre chaque pensée, chaque impulsion, et surtout de la reconnaitre en tant que telle.
Une autre proposition très concrète de Patañjali vis à vis des autres (YS I.33) :
Cultiver maitrī, la bienveillance envers ceux qui sont heureux,
karuṇā, la compassion envers ceux qui souffrent,
muditā, la joie envers ceux qui sont vertueux,
upekṣā, la neutralité envers ceux qui font des erreurs ou font du mal.
Ces qualités de relation aux autres permettent de clarifier et d’apaiser le mental.
C’est réellement un entrainement. Je le prends personnellement comme un jeu, où nous pouvons regarder nos réactions vis à vis des personnes que nous cotoyons et essayer d’adopter autant que possible ces principes énoncés ci-dessus.
Voyez par vous même ce que ça change dans Votre climat intérieur, et par conséquent dans votre rapport à l’autre.
Il y a d’autres moyens énoncés par Patañjali, notamment l’utilisation du souffle (YS I.34).
Lorsque nous sommes emportés par une émotion, nous pouvons revenir au corps et revenir à notre respiration : prendre le temps de réguler sa respiration quelques minutes, expirer longuement, attendre avant de parler…
Cultiver une autre direction
Directement lié aux yama et niyama, Patañjali propose un outil qui est singulier à la voie du yoga :
YS II.33 vitarka-bādhane pratipakṣa-bhāvanam
« Lorsque des pensées contraires aux principes du yoga nous envahissent, cultiver une orientation opposée. »
Il ne s’agit pas forcément de remplacer artificiellement : « Je déteste cette personne » par « J’aime cette personne merveilleuse ». Ce serait parfois faux, voire violent envers soi-même. Il peut s’agir beaucoup plus simplement de reconnaître :
Je suis en colère. J’ai envie de lui faire mal. Et...i je nourris cette pensée et que j’agis depuis cet endroit, qu’est-ce que cela va produire ?
C’est voir : D’accord. Je suis en colère. D’accord. J’ai envie de lui faire mal.
Puis, peut-être choisir une autre façon de faire : Respirer. S’éloigner. Attendre. Essayer de comprendre. Dire non. Poser une limite. etc
En celà, nous sommes capables de reprendre le pouvoir sur ce qui aurait pu être un mécanisme d’enchainement menant à la violence. Par la culture de la « pensée opposée ». Encore une fois, c’est un entrainement qui prend du temps et qui demande d’être pleinement engagé à remettre en question nos fonctionnements pour aller vers notre propre transforamtion.
La pratique de la non-violence commence dans ce tout petit espace entre
ce qui nous traverse et ce que nous décidons d’en faire.
La non-violence n’est pas la passivité
C’est une distinction importante. Pratiquer ahiṃsā ne signifie pas devenir incapable de dire non, éviter tous les conflits ou accepter ce qui nous fait du mal.
Dire non peut être non-violent.
Poser une limite peut être non-violent
Protéger quelqu’un peut être non-violent
S’opposer à une injustice peut être non-violent
Nous vivons dans un monde où la violence est bien réelle : guerres, discriminations, violences sociales ou institutionnelles, violences faites aux êtres humains, aux animaux, au vivant.
Ahiṃsā ne nous demande pas de détourner les yeux au nom de la paix. Elle pose une question beaucoup plus exigeante : Comment reconnaître clairement une injustice sans réduire celui qui la commet à une chose que nous pouvons à notre tour haïr, humilier ou détruire ?
C’est pouvoir se défaire de la pulsion de violence pour agir depuis un endroit plus discernant, plus juste pour répondre à la situation qui nous est présentée.
Le tapis et la pratique comme laboratoire
Nous voyons bien que cette violence ordinaire peut se glisser partout. Et elle se manifeste forcément à certains endroits lorsque nous pratiquons sur notre tapis. C’est alors une occasion de regarder chaque fois qu’une once de violence s’invite en nous, de la reconnaître, et d’éventuellement parvenir à transformer cette attitude.
« Je pourrais quand même aller plus loin. » « Je ne travaille pas assez. » « Les autres y arrivent.«
Chaque fois qu’une telle pensée de lutte intérieure émerge, nous pouvons observer le comportement qui y est lié (forcer un peu trop dans certaines postures, se « pousser », pratiquer intensément alors que le corps a besoin de repos, etc.). Cette observation de soi aide à remonter le fil qui a construit en nous la violence.
La non violence est nécéssairement liée à la vérité. Plus nous observons nos propres violences, même toute petite, plus nous rapprochons de ce qui en est à la racine. En remontant le fil, nous pouvons rencontrer des frustrations anciennes, des peurs, des habitudes, des croyances.
L’exercice de la non-violence est donc le chemin vers la libération. Et ceci peut très concrètement s’expérimenter lorsque nous pratiquons sur le tapis. Un jour après l’autre.
« Pour celui fermement installé dans la non-violence, toute hostilité est abolie » YS II.35
C’est la définition même du sutra sur ahiṃsā. Et c’est d’ailleurs ce qui en fait toute sa puissance. S’installer dans la non-violence, comme une attitude cultivée jour après jour, n’est pas seulement gage d’une régulation comportementale.
Patanjali énonce qu’il est question d’une transformation suffisamment profonde pour que notre manière d’être modifie la qualité de ce qui se passe autour de nous.
J’ai en tête l’image de cette femme installée en méditation en pleine rue. Sa seule présence au milieu d’une foule agitée modifie le climat ambiant et a un effet sur ceux qui la croise.
Patañjali va jusqu’à suggérer qu’auprès de celui qui est fermement établi dans ahiṃsā, l’hostilité perd sa prise.
Cette voie nous invite à regarder d’abord en nous, à prendre responsabilité de notre propre violence, souvent discrète et sourde, et de soutenir chaque jour notre pratique pour que petit pas après petit pas nous puissions nous défaire de tout ce qui pourrait ajouter de la souffrance à la souffrance.
A nous de l’expérimenter 🕊️
Bonne pratique les ami.e.s
