Ce que les premiers Yoga Sūtra nous apprennent sur notre manière de voir.
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Il vous est peut-être déjà arrivé de vous asseoir quelques minutes pour méditer et de découvrir une chose assez déroutante : ça pense beaucoup, là-dedans.
Une conversation revient. Une inquiétude apparaît. On prépare mentalement la journée du lendemain. On se souvient qu’il faut aller faire des courses. Puis on s’agace de ne pas réussir à méditer.
Et pourtant, au milieu de toute cette agitation, quelque chose est capable de remarquer :
Tiens, je suis en train de penser.
Cette expérience très simple nous conduit au cœur des premiers Yoga Sūtra de Patañjali.
Si je peux observer mes pensées, suis-je seulement mes pensées ?
Les quatre premiers Yoga Sūtra
Le texte de Patañjali commence de manière étonnamment directe.
I.1 — Atha yogānuśāsanam
» Maintenant commence l’enseignement du yoga. »
Puis vient probablement le sūtra le plus célèbre :
I.2 — Yogaś citta-vṛtti-nirodhaḥ
» Le yoga est cet état dans lequel les mouvements du mental s’apaisent. «
Et Patañjali poursuit :
I.3 — Tadā draṣṭuḥ svarūpe ‘vasthānam
» Alors, celui qui voit demeure dans sa propre nature. «
I.4 — Vṛtti-sārūpyam itaratra
» Sinon, nous avons tendance à nous identifier aux mouvements du mental. «
En quatre phrases extrêmement courtes, une grande partie de la direction du yoga est déjà là.
Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
Le mental : ce qui bouge en nous
Patañjali utilise le mot sanskrit citta.
On le traduit souvent par « mental », même si le terme est plus vaste que notre idée habituelle du cerveau qui réfléchit.
Citta, c’est tout cet espace intérieur dans lequel apparaissent nos pensées, nos souvenirs, nos perceptions, nos émotions, nos réactions, nos interprétations.
Et cet espace est continuellement en mouvement.
Patañjali appelle ces mouvements les vṛtti.
Un exemple : Je vois quelqu’un qui ne me dit pas bonjour.
Immédiatement, quelque chose se met en route :
Il m’évite.
J’ai dû faire quelque chose.
Il ne m’aime pas.
De toute façon, personne ne fait attention à moi.
À partir d’un événement très simple, le mental fabrique une histoire.
Ce n’est pas nécessairement un problème. Le mental est indispensable : il nous permet de comprendre, de prévoir, de nous souvenir, d’imaginer, de décider.
Le problème apparaît plutôt lorsque nous ne voyons plus que nous sommes en train de penser.
La pensée devient alors notre réalité.
Quand je crois être ce que je pense
C’est ce que décrit, d’une certaine manière, le quatrième sūtra.
La plupart du temps, nous nous confondons avec les mouvements de notre mental.
Une pensée apparaît : Je ne vais pas y arriver.
Et elle devient :
Je suis incapable.
Une émotion apparaît :
J’ai peur.
Et tout à coup :
Le monde est dangereux.
Quelqu’un nous déçoit et, quelques secondes plus tard, notre mental a déjà écrit tout un scénario sur cette personne, sur nous-mêmes et parfois sur l’avenir de l’humanité.
Nous ne voyons plus la pensée comme une pensée.
Nous regardons le monde à travers elle.
C’est une distinction essentielle.
Alors, qu’est-ce que la conscience ?
Le troisième sūtra parle du draṣṭṛ : littéralement, « celui qui voit », le témoin, l’observateur.
Pour entrer simplement dans le texte, on peut le rapprocher de ce que nous appelons ici la conscience.
La conscience n’est pas une pensée supplémentaire.
C’est plutôt ce qui permet de savoir qu’une pensée est là.
Je peux sentir :
Je suis inquiète.
Mais je peux également remarquer :
Il y a de l’inquiétude en moi.
Cela semble presque identique.
Et pourtant, intérieurement, quelque chose a changé.
Dans la première phrase, je suis entièrement prise dans l’expérience.
Dans la seconde, un petit espace apparaît entre ce que je ressens et ce que je suis.
Je peux voir l’inquiétude sans être entièrement définie par elle.
Le yoga ne cherche donc pas à arrêter de penser
C’est une confusion fréquente.
Quand Patañjali parle de nirodhaḥ, il ne nous demande pas de vider notre tête par la force ou de devenir des êtres parfaitement impassibles.
Essayer de ne plus penser peut d’ailleurs devenir une nouvelle agitation :
Il faut que j’arrête de penser.
Pourquoi est-ce que je pense encore ?
Je suis vraiment mauvaise en méditation.
Nous voilà avec trois pensées supplémentaires.
L’enjeu du yoga est plus subtil.
Il s’agit progressivement de rendre le mental suffisamment calme et clair pour que nous ne soyons plus constamment emportés par chacun de ses mouvements.
Imaginez un lac agité.
Lorsque le vent souffle fort, la surface est couverte de vagues et les reflets sont déformés.
Quand le vent tombe, l’eau devient plus tranquille.
Elle peut alors refléter beaucoup plus fidèlement ce qui est là.
Le yoga travaille, en quelque sorte, à cette clarification.
Et c’est là que les postures prennent tout leur sens
Cela peut sembler très philosophique.
Pourtant, c’est exactement ce que nous expérimentons sur un tapis de yoga.
Je lève un bras.
Je respire.
Je remarque une tension.
Je sens que j’ai envie d’aller plus loin.
Puis, peut-être, je découvre que je peux faire un peu moins.
Pendant quelques secondes, j’observe au lieu de réagir immédiatement.
Le souffle joue ici un rôle précieux.
Parce qu’il nous ramène à quelque chose qui se passe maintenant.
Le corps respire maintenant.
La sensation est maintenant.
Et lorsque nous portons notre attention vers eux, le flot habituel des commentaires peut parfois perdre un peu de sa force.
C’est aussi pour cela que, dans l’approche de Desikachar, le souffle et l’attention occupent une place si importante dans les postures.
Nous n’entraînons pas seulement le corps.
Nous entraînons notre capacité à voir clairement, au-delà du mouvement incessant de nos pensées.
Créer un peu d’espace
A mon sens c’est l’une des propositions les plus belles et les plus concrètes du yoga.
Nous n’avons pas forcément besoin de supprimer nos pensées, nos émotions ou nos histoires.
Nous pouvons simplement apprendre à ne pas être entièrement gouvernés par elles.
Entre :
« Je suis nulle »
et
« Je remarque qu’une pensée me dit que je suis nulle »,
il n’y a que quelques mots de différence.
Mais il peut y avoir un monde.
Dans ce petit espace apparaît une possibilité nouvelle : ne pas croire immédiatement tout ce que raconte le mental.
Observer.
Respirer.
Attendre un peu.
Et peut-être choisir autrement.
Le yoga comme expérience de la liberté
Les quatre premiers sūtra ne nous demandent donc pas de devenir quelqu’un d’autre.
Ils nous invitent plutôt à découvrir ce qui se passe lorsque l’agitation qui nous occupe habituellement devient un peu moins envahissante.
Le mental continue d’exister. Les pensées continuent d’apparaître. Les émotions aussi.
Mais nous commençons à comprendre que tout ce qui traverse notre conscience n’est pas nécessairement ce que nous sommes.
Et c’est peut-être là que commence une forme très simple de liberté.
Une pensée apparaît. Je la vois. Je respire.
Et je ne suis pas obligée de la suivre.
Pendant un instant, je peux simplement être là, avec.
Celui qui voit demeure alors dans sa propre nature.
Ainsi, à chaque fois que nous pratiquons,
c’est cette faculté de discerner entre voir et penser que nous affinons.
Moins pris par les mouvements du mental, nous sommes plus libres — et peut-être plus proches de cette part de nous qui, elle, demeure inchangée.
Voilà ce que nous enseignent les 4 premiers sūtra de Patañjali.
